Le Claude Courtot vient d’appareiller. Il s’éloigne de la côte toutes voiles déployées. Il mouillera au large, car il est aujourd’hui interdit d’accoster à la voile dans les ports — et l’élégance de sa coque et de ses œuvres vives exclut qu’il puisse être doté d’un de ces moteurs auxiliaires qui carburent à l’au-delà. C’est un trois mâts : sur le mât de misaine est gravé au couteau le mot liberté, sur le grand mât amour, et sur le mât d’artimon poésie. Ce n ‘est pas un corsaire accrédité par le roi, ni un pirate exclusivement préoccupé de rapines, — et ce n’est pas davantage un yacht de milliardaire. Il navigue de lui-même le Claude Courtot : ordres et injonctions lui viennent de la vague profonde de la mer. Il aime le vent et du vent se moque et le défie. Il lui est arrivé d’aborder aussi bien dans une baie introuvable du fleuve Amazone que sur les quais de Rome où, comme chacun sait, les bars à matelots autour de la fontaine de Trévise précipitent le jour dans la nuit et la nuit dans le jour.

Des hommes de pont aux maîtres voiliers et aux timoniers qui maintiennent le cap et se relaient, il est servi par un équipage nombreux mais sans commandant ni capitaine. André B. est préposé au traçage des routes de navigation, Alphonse de C., Jean-Jacques R., Robert S., ou encore Victor S. et Hubert R… sont maîtres de voiles (un grand bâtiment comme celui-ci demande un équipage choisi et compétent) ; Jean S. en est le bosco (ou maître de manœuvre) ; Benjamin P. est à la barre, il assure presque toujours le quart de nuit, relayé parfois par Arthur R. et par Gérard de N. ; Jean B., Jorge C., Jean-Marc D., Jérôme D., Gilles G., Gérard R., moi-même et bien d’autres sans doute, en sont les gabiers préposés aux manœuvres de la toile et des ancres et à l’entretien des gréements.

Les ordres et messages venus du fond imposent des parcours inavouables et des chemins impratiqués. Ce qui motive ces directives est obscur et ne se réduit pas au goût de l’aventure, ni même à la simple fonction navigatrice propre à ce type de bâtiment. On pourrait croire que seul le caprice des profondeurs dirige ses appareillages. Mais qu‘elle est l’origine ou la raison d’être d’un tel caprice ? Cette très ancienne vague est issue, il me semble, du grand désir : celui qui conduit la nature, qui jaillit de la mort, qui émerge du néant originel. Ainsi, les bouleversantes demoiselles de hasard gouvernent, pour une part, le Claude Courtot. Elles nagent nues devant sa proue et basculent derrière l’horizon, ou bien elles grimpent dans ses vergues, se faufilent sans pudeur dans son gréement et sont saisies par les nuages au sommet de ses mâts. Pour le reste, pour tout le reste, n’oublions pas que lorsque le caprice se fait nécessité le Claude Courtot est aussi un navire de bataille. Soutenue par son équipage, sa manœuvre, tant à l’étoile qu’au compas, sa manœuvre violente, est dictée par le combat qu’il mène contre tout ce qui, au nom du profit, au nom des honneurs, au nom de Dieu et de l’ordre, ou simplement par résignation, domine les mers presque sans partage aujourd’hui pour faire échec à la liberté, à l’amour, à la poésie. 

 

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